luth

Tombé dans l’oubli depuis plus de deux siècles, le luth retrouve de nos jours la faveur des interprètes raffinés. Outre sa sonorité délicate, il retient l’attention par sa caisse élégante en forme de demi-poire, son manche large et court terminé par un chevillier rejeté vers l’arrière, un grand nombre de cordes groupées par paires. Son nom vient de l’arabe al’ ud qui signifie le bois. Il appartient à la famille des instruments à cordes pincées.

Les origines du luth semblent remonter au IIe millénaire avant notre ère. On ne sait pas s’il a pris naissance en Assyrie, en Cappadoce ou en Egypte mais, dès l’Antiquité, il en existe de nombreux types à manche long et court.

luth_arabe

Le luth à manche court est employé en Iran (VIIIe siècle avant notre ère), en Chine (IIIe siècle), aux Indes (début de l’ère chrétienne). Il se répand ensuite sur le proche-Orient islamique ; les migrations arabes le transportent dans le Sud de l’Europe – l’Espagne en particulier. De là, il gagne tout le continent. Dès le Xe siècle, l’instrument présente ses caractéristiques essentielles. A partir du XIIIe siècle, le luth est un des instruments favoris, joués par les jongleurs, les ménestrels, ainsi que les amateurs. Ses cordes de boyau, alors pincées à l’aide d’un plectre, permettent de faire entendre une mélodie ponctuée d’accords. On l’emploie pour jouer en soliste ou accompagner le chant. Mêlé à d’autres instruments, il peut « sonner » de petits concerts, voire soutenir des danseurs. Au XVe siècle, il possède cinq rangs de cordes et compte parmi les « bas-instruments » - ceux dont la sonorité discrète est réservée à la musique d’intimité. La grande conquête de la Renaissance, c’est l’abandon du plectre au profit du jeu au doigt. Parallèlement, un sixième rang de cordes est ajouté (fin XVe siècle). L’instrument peut désormais servir à l’interprétation des pièces polyphoniques. Les poètes s’emparent du luth et, l’assimilant à la célèbre lyre de l’Antiquité, en font leur instrument favori. Toute l’élite artistique et intellectuelle souscrit à cet engagement. Le pape Léon X (Jean de Médicis) et Luther lui-même se vantent d’en jouer. Ronsard, bon luthiste, le chante dans ses vers : Viens à moy mon luth, que j’accorde Une ode pour la fredonner… Les princes sont eux aussi gagnés. Les virtuoses font la joie des cours, tels le célèbre Albert de Rippe, de mantoue (mort avant 1552), qui entre au service de François Ier puis d’Henri II. En Angleterre, Henri VIII, Marie Tudor, Elisabeth Ier, plus tard, en France, le jeune Louis XIII, Richelieu, Anne d’Autriche s’adonnent au luth…Il vient en tête de tous les instruments pratiqués. Dès 1500, on le monte de six rangs de cordes de boyau – les cinq graves doubles, le plus aigu, la chanterelle, simple. L’accord se fait sur le modèle de : sol-do-fa-la-ré-sol.

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Concert de 3 chanteurs accompagnés par un luth ténor et un archiluth (six choeurs et six cordes hors manche). Peinture de Honthorst, 1624, Musée du Louvre).

En fait, il existe différentes tailles de luth qui s’accordent à des tessitures différentes, l’intervalle qui sépare les rangs successifs devant être respecté. Les instruments les plus utilisés sont le ténor et l’alto pour le jeu en soliste, le ténor et la basse pour l’accompagnement. La technique de jeu est la même pour tous : le petit doigt de la main droite appuyé sur la table, près du chevalet, le luthiste « pince » les cordes. La première pratique est celle de l’alternance du pouce et de l’index, mais à partir des années 1530, les autres doigts interviennent à l’exception de l’auriculaire. La forme générale du luth reste sensiblement la même jusqu’à son déclin (fin du XVIIIe siècle). En revanche, sous la pression des compositeurs et des interprètes, le nombre des cordes ne cesse de croître. On passe à six rangs vers 1560, puis sept, huit (vers 1570), neuf avant la fin du siècle… Vers 1630, certains joueurs tentent de mettre quinze ou vingt rangs, mais l’instrument se rompt. Il est alors conseillé de s’en tenir à dix ou douze rangs, soit un maximum de vingt-trois cordes, ce qui est déjà beaucoup, eu égard à la fragilité de la table ! Afin de répondre aux exigences des interprètes qui souhaitent descendre davantage dans le grave, des archiluths sont construits à partir des années 1570. Ils comportent, outre le montage normal du luth, des cordes basses « hors manche » qui ne peuvent sonner qu’à vide ; leur accord est déterminé en fonction de la pièce à exécuter. Nous avons ainsi le luth théorbé, le théorbe et le chitarrone. Parallèlement, existent des luths simplifiés, à cordes simples : la mandore au XVIe siècle, l’angélique et le colachon aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Pendant deux siècles, la facture de luth est la plus prospère dans toute l’Europe. Les luthiers allemands occupent tout d’abord une place de choix, soit dans leur pays, tel Hans Frey fixé à Nuremberg au début du XVIe siècle ou Laux Bosch à Schöngau (vers 1550), soit à l’étranger. C’est le cas de Laux Maler (mort en 1528) fixé à Bologne, de Gaspar Duyffoprucgar à Lyon (seconde moitié du siècle), des célèbres Giorgio et Matteo Sellas à Venise, des Tieffenbrucker, l’un à Venise, l’autre à padoue (début du XVIIe siècle). A Paris, la lutherie s’impose avec Pierre Aubry, Jean Desmoulin,Jacques Dumesnil, actifs entre 1600 et 1650.

Le répertoire se fixe dès les premières publications (Venise, 1507). Il comprend des pièces de musique pure, ricercari, puis préludes, fantaisies, etc., des transcriptions de chansons pour luth seul ou voix accompagnée ; il s’y ajoutera des fragments de messes et de motets. Enfin, les danses occupent une large place. L’école italienne s’impose dès le début du XVIe siècle avec Francesco Spinacino, Francesco da Milano, et reste brillante jusque vers 1570. L’Allemagne est également représentée à partir des années 1520 par Hans Judenkünig, Hans Gerle, Hans Newsiedler, Sebastien Ochsenkun (1558)…Ils font largement appel au répertoire autochtone, le complétant par des emprunts aux chansons et motets des grands compositeurs franco-flamands. L’influence italienne se fera ensuite plus marquante, notamment avec le madrigal. La France connaît un certain retard. Le premier livre de luth du grand éditeur parisien, Pierre Attaignant, paraît en 1529 ; le second, consacré aux danses, un an plus tard. La grande période française se situe dans la seconde moitié du siècle grâce aux éditeurs Le Roy-Ballard et Granjon-Fezandat. Entre 1551 et 1571 paraissent les œuvres d’Albert de Rippe, Guillaume Morlaye. C’est ensuite le silence. Au XVIIe siècle, l’école française s’épanouit de nouveau après les guerres de Religion. La musique de luth prend alors deux directions : le chant accompagné (l’air au luth) et l’exécution de danses stylisées : allemandes, courantes, menuets, chaconnes, etc. Plus d’un millier d’airs au luth voient le jour entre 1603 et 1643, signé Gabriel Bataille, Pierre Guédron, Antoine Boesset. Les danses, qui seront finalement groupées en suites, sont l’œuvre d’Antoine Francisque, Robert Ballard, René Mézangeau, Ennemon Gaultier et son cousin, le célèbre Denis Gaultier. Avec les Pièces de luth de Charles Mouton (1699) s’achève la grande école française. En Angleterre, le luth brille pendant une brève période : entre 1690 «et 1720. Son plus illustre représentant est John Dowland, dont les livres d’airs accompagnés et les pièces instrumentales comptent parmi les plus belles de tous les temps. Pour l’Allemagne en revanche, la carrière du luth se poursuit fort avant dans le XVIIIe siècle. Jean-Sébastien Bach écrit pour lui une Suite (BWV 996, vers 1722), un Prélude (BWV 999) et réalise diverses transcriptions. L’instrument connaît encore quelques succès jusqu’à la fin du siècle puis tombe dans l’oubli.

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Lutherie, instruments anciens et modernes, à cordes et à pincer. 'Encyclopédie de Diderot D'Alembert) de gauche à droite et de haut en bas: Mandore, Cistre, Guitare, Guitare simple à 4 cordes, Cistre Turc, Colachon, Théorbe, Luth, Pandore Luthée, Harpe. (l'artiste a visiblement dessiné cette planche sans avoir observé les modèles).

"Come again" by John Dowland. Valeria Mignaco, soprano & Alfonso Marin, lute (cf sur le site www.lutevoice.com

mandoline

Le dernier-né de la famille des luths, la mandoline dont l’usage vient d’Italie, se répand au XVIIIe siècle sur l’Europe. C’est tout d’abord l’instrument des Sérénades, mais un compositeur comme Vivaldi la hausse au niveau de soliste dans ses concertos. Il en existe diverses sortes, à cordes de métal ou de boyau. La mandoline dite napolitaine, avec sa caisse fortement bombée, ses quatre cordes doubles de métal accordées comme le violon et jouées au plectre, connaît un réel succès à la fin du XIXe siècle, et dans la première moitié du XXe. Outre son rôle dans l’orchestre à plectre (Estudiantina), c’est un instrument de salon qui se joue seul ou pour accompagner le chant.

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Mandoline napolitaine à 4 choeurs (détail du prtrait de Madame la Présidente, peint par Arnulphi en 1779. Pavillon Vendôme, Aix-en-Provence)

Concerto en do majeur, pour 2 violons, 2 flûtes à bec, 2 trompettes, 2 mandolines, 2 salmoe, 2 théorbes, violoncelle, cordes et basse continue (Tromba Marina): Antonio Vivaldi (Europa Galante - Fabio Biondi)

Un renouveau du luth s’affirme depuis les années 1950. Les meilleurs guitaristes se mettent à son étude, attirés par la richesse de son répertoire. Un certain nombre de luthistes atteignent aujourd’hui un bon niveau et quelques virtuoses, tels Julian Bream, font une carrière internationale. Le répertoire ancien est mis à la disposition de ces interprètes. Le Corpus des luthistes français, publié par le C.N.R.S., est considéré comme un modèle du genre. Conséquence de ce mouvement, les rares instruments anciens qui nous sont parvenus s’arrachent à prix d’or. La facture moderne est donc florissante : Luc Breton, J. Van de Geest, N. van der Wals, D. Rubio à l’étranger, Joël Dugot, Stephen Murphy, Mathias Durvie en France construisent des instruments de qualité, copiés de modèles anciens ou fruit de leur expérience. Par un paradoxe coutumier à l’histoire, le luth, symbole de la musique ancienne, retrouve tout son prestige à l’époque même où les compositions électroniques et les synthétiseurs de son s’affirment…

Robert de Visee: Chaconne transposee du Theorbe

Technique: Le jeu du luth, comme celui de la guitare, bien qu’infiniment plus complexe, fait appel aux deux mains. Le rôle de la main gauche est double : le pouce, posé sous le manche, contribue à assurer l’équilibre de l’instrument ; les quatre autres doigts viennent bloquer les cordes sur la touche. Une pratique courante est celle du barré. Elle consiste à étendre l’index sur toutes les cordes (ou seulement quelques-unes) sur la même frette, laissant les autres doigts libres de bloquer d’autres cordes sur des cases plus élevées. La position de la main droite, immortalisée par les peintres, est confirmée par les traités. Le joueur pince les cordes avec la pulpe des doigts, au-dessus de la rose. L’auriculaire repose sur la table d’harmonie, sensiblement à la hauteur du chevalet. Les doigts sont tout d’abord parallèles aux cordes, le pouce croisant l’ index à l’intérieur de la main. Au fur et à mesure que l’on avance dans le XVIe siècle, la main se place plus perpendiculairement aux cordes et le pouce tend à reprendre sa position naturelle. L’emploi de chaque doigt est soigneusement défini : le pouce abaisse les cordes, les autres doigts les haussent. En dépit de l’inégalité sonore qui en résulte, la technique de base repose sur l’alternance du pouce et de l’index dans les traits rapides, le majeur et l’annulaire intervenant pour faire sonner les accords. Tout l’art du luthiste est de parvenir à tenir les sons en bloquant les cordes, de manière à recréer l’illusion d’une exécution continue, à l’image des exécutions vocales alors en honneur.

Au Fil du Son - Les Luths Consort

Dossier réalisé par Hélène Charnassé (Maître de Recherche au C.N.R.S.)