clavecinLe Clavecin a fait son entrée dans la musique européenne au XVIe siècle. Il réalise généralement la basse continue, une pratique née en Italie qui consiste à noter l'accompagnement harmonique de façon abrégée. Dans la musique de chambre, il doit improviser des parties mélodiques, en rapport avec le type d'oeuvre jouée, remplissant en quelque sorte les moments "vides" de ses partenaires.

Le Clavecin est l'héritier du Luth. Il possède des cordes pincées mais aussi un clavier qui par ses capacités polyphoniques peut jouer le rôle de l'orchestre. Ses caractéristiques de son et de facture influenceront donc la musique qui lui sera dédiée.

La musique pour clavecin dérivera des pièces vocales telles que les ricercari, fantaisises, canzone et capricci ou aura un caractère purement instrumental comme dans les préludes et Toccatas. Les danses d'autrefois se transforment à son intention en musique pure. La suite de danses voit le jour et se développera au XVIIe siècle (couplées comme au XVe siècles dans le schéma lent-vif, par exemple courante-sarabande).

Les compositeurs italiens : Gabrieli Andrea et Giovanni, le neveu), Merulo, l'espagnol Antonio De Cabezon vont marquer leur empreinte sur la musique du XVIe siècle, tandis que les anglais (avec le Virginal, voisin du Clavecin) marqueront la leur sur celle du XVIIe. Leurs thèmes donnent lieu à des variations ornementales et contrapuntiques comme chez Sweelink. Ceci donnera naissance à l'école de l'Allemagne du Nord avec Buxtehude.

"Toccata n°16" de Sweelinck (1562-1621, compositeur Flamand) interprétée au virginal.

Les centres principaux: en Italie, ce sont Naples et Rome, où Frescobaldi règnera. Maîtrise de l'improvisation, art d'écrire un contrepoint digital lui vaudront d'être connu de JS Bach lui-même. Sa musique arrivera jusqu'en France, où règne Froberger, élève de Frescobaldi, le style typiquement français étant généré par Chambonnières, et ses émules D'Anglebert et Couperin.

"La Forqueray" de jacques Duphly (1715-1789, compositeur Français)

Entre 1680 et 1750, le clavecin vivra son âge d'or avec en France, Couperin et Rameau. Couperin représente le couronnement de toute une tradition de jeu délicat, subtil et raffiné. Il essaiera de fusionner les goûts italien et  français, il est un improvisateur génial, un théoricien averti, et un musicien sensible. La musique de Rameau est plus orientée vers l'avenir, annonçant déjà la virtuosité du piano-forte.

Prélude non mesuré de Louis Couperin (1626-1661) par Nickolai Sheikov

L'oeuvre pour clavecin de Haëndel représente la synthèse des tendances européennes. On y retrouve l'opéra italien, la suite française et le contrepoint germanique.  De même chez Bach l'on trouvera une assimilation de tous les styles. Celui-ci explore complètement toutes les possibilités d'une forme: aspect systématique et organisé qui représente une conquête unique dans l'histoire de la musique pour clavecin.

Domenico Scarlatti, leur contemporain, utilise dans ses 555 sonates d' un seul mouvement de forme binaire. Ce qui n'empêche pas une grande variété d'invention. Il aime l'opéra-bouffe et la musique populaire ibérique et explorera  toutes les possibilités expressives et techniques de l'instrument. 

"Fugue en sol mineur " de Scarlatti (1685-1757, Italie), surnommé "la Fugue du chat" par  Clementi. Interprète:  Elaine Comparone

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le clavecin est un peu délaissé au profit du piano-forte, les fils de Bach s'intéressant plutôt à celui-ci.  Très peu joué au XIXe siècle, il reviendra sur la scène à l'entrée du XXe, grâce à quelques interprètes comme Wanda Landowska, et des compositeurs tels que De Falla, Poulenc, puis Donatoni, Ligeti, Ohana, Boucourechliev, etc. Le répertoire est alors très varié.

psalterionLes origines du clavecin remontent probablement aux XIIe et XIIIe siècles, dans l'une des formes du psaltérion, le micanon. Issu du partage en deux parties égales du qânun arabe dans le sens perpendiculaire aux cordes, il est l'ancêtre de tous les instruments à clavier. Le premier instrument à clavier est évoqué dans le manuscrit de Arnault de Zwolle, rédigé en latin entre 1436 et 1461. Ce clavisimbalum est de conception identique dans tous les pays d'Europe. Seuls les matériaux utilisés varient selon les zones géographiques, ce qui explique peut-être les diverses écoles de facture.

L'école italienne:  Du XVIe au XVIIIe siècles, elle suit le principe de construction modulaire, et évoluera peu. Chaque corde reçoit par le plectre une poussée dans le sens du déplacement du sautereau. Plus la corde est fine, plus cette poussée est amplifiée. Il faut donc diminuer la longueur des cordes graves en en modifiant les matériaux et les calibres. La caisse est une structure légère en sapin, sur laquelle viennent se poser de fines éclisses en cyprès de 8 mm environ, portant une mouluration assez importante, souvent rapportée à leur sommet pour les rendre plus rigides. Pour préserver l'instrument des chocs, il se glisse dans une caisse à couvercle qui épouse exactement ses formes. L'ensemble est décoré avec la luxuriance propre à l'Italie. Le sommier a une forme trapézoïdale afin d'incliner la fosse à registres, ce qui fait que ceux-ci ne sont plus perpendiculaires à l'échine. Ce mode de construction permettait de respecter une meilleure proportion entre le point de pincement de la corde et sa longueur harmonique. La table d'harmonie est en cyprès. Son chevalet, de faible section, est en hêtre ou en noyer, et porte sur son sommet une moulure semblable à celle de la caisse. Il est généralement parallèle à l'éclisse courbe et à la pointe. Sa partie grave est "brisée". La disposition la plus courante de ces instruments s'ordonne sur un seul clavier qui commande deux jeux de 8 pieds. La plupart des instruments italiens ont une étendue de quatre octaves de do à do, (environ 45 notes), ou bien de quatre octaves et une quarte de do à fa, soit 50 notes.

Parmi les facteurs qui illustrent cette école, on trouvera Domenico Pisaurensis (Venise, milieu du XVIe). Giovanni Antonio Baffo (Venise, 2e moitié du XVIe). Girolamo Zenti (Rome, 2e moitié du XVIIe siècle). Giovanni Battista Giusti (Lucca, fin XVIIe). Bartolomeo Cristofori (Florence, fin XVII-début XVIIIe) et Carlo Grimaldi (Messine, fin XVIIe, début XVIIIe).

L'école germanique: les pays germaniques léguèrent peu d'instruments, le plus en vue étant plutôt l'orgue. Le Saint-Empire se procurait ses instruments en Italie . Il y a une épinette polygonale datée de 1548, faite par Joos Karest, qui est au Musée de Bruxelles. Elle est construite sur le même type que les instruments italiens , à éclisses fines et à forte mouluration. L'école de clavecin débute seulement au XVIIIe siècle, et les facteurs firent éclore celle des pays voisins grâce à l'émigration des facteurs allemands. Les clavecins du XVIIIe se rapprochent plus de l'école flamande ou française. Ce sont les facteurs de Hambourg (Hass, Fleischer) qui représentent le mieux cette école. D'autres tendances se développèrent dans le pays dont l'une en Saxe (Gräbner et Silbermann, famille de facteurs d'orgues et de clavicordes également).  Ci-dessous, la fameuse épinette de Karest.

epinette

L'école flamande: De la dizaine de facteursqui travaillaient à Anvers au XVIe siècle, on ne connaît que Karest, Martin Van der Biest et Lodewijck Theeves. En 1579, Hans Rückers ('"le vieux") entre à la Guilde de Saint-Luc. Il fonde une des plus fameuses dynasties de facteurs, qui contribuera pendant un siècle à la définition de l'école flamande. Il construit comme Karest une épinette polygonale mais dotée d'éclisses lourdes. Peut-être voulut-il adapter les matériaux indigènes comme le bois de Flandres, espèce de peuplier de culture à croissance rapide des  plaines du Nord.

Ainsi s'esquissent les premiers caractères de cette école: éclisses lourdes (13 mm environ) en peuplier. La caisse extérieure devient inutile. Grâce à l'épaisseur des éclisses, la caisse du clavecin peut être montée par assemblage, traverses, sommier et contre-sommier par encastrement.Le module de base pour les longueurs des cordes permet une correction des longueurs théoriques raccourcies progressivement vers les graves. Au sommet de l'éclisse, une moulure. L'ensemble de la caisse et de la table d'harmonie est décoré. A l'extérieur, la caisse est peinte en faux-marbre avec de la ferronnerie en trompe-l'oeil.  La table est décorée d'insectes, d'oiseaux, de fleurs. La disposition de l'instruement est de une fois 8 pieds et une fois 4 sur un seul clavier. Mais on trouve aussi des clavecins avec deux 8 pieds. A la fin du XVIIIe siècle sont apparus des clavecins conçus pour la transposition. Ces intruments possèdent deux claviers superposés, indépendants et décalés, qui font sonner les mêmes cordes. Dans l'alignement du do du clavier supérieur se trouve le fa du clavier inférieur, ce qui permet une transposition instantanée d'une quarte.

Les flamands ont vite abandonné l'épinette polygonale pour le virginal, instrument rectangulaire dont il existe deux types: caisse avec clavier à gauche, point de pincement de la corde situé près du grand chevalet, ce qui lui confère un son nasal et riches en harmoniques. Ou celui qu'on appela muselaar: caisse avec clavier à droite, point de pincement situé  près du milieu des cordes, qui lui donnait un son rond, où la fondamentale prédominait.  Ces 2 instruments pouvaient être dotés d'un second petit virginal  accordé en 4 pieds, rangé en tiroir, à droite ou à gauche, selon le type de l'instrument principal, on pouvait jouer indifféremment sur l'un ou l'autre des claviers ou bien encore jouer à deux musiciens. Cette nouveauté préfigurait les clavecins à deux claviers accouplables, qui consistait à superposer les deux instruments.

L'école française: Entre l'instrument décrit par Zwolle et les plus anciens clavecins français conservés, il s'est écoulé deux siècles. Au XVIe siècle, on peut cependant citer les noms des épinettiers (Alliamet, Belamy). Ensuite, dans le traité de Marin Marsenne ("L'harmonie universelle", Paris, 1636), on trouve le descriptif de plusieurs instruments dont un clavecin de 4 octaves complètes dont la disposition est une fois 8 pieds et une fois 4 pieds). Le tracé de sa courbe suggère l'adoption de la règle de la juste proportion pour les longueurs des cordes avec un raccourcissement marqué sur les graves. Les premiers instruments retrouvés datent de le 2e moitié du XVIIe siècle, dus à des facteurs parisiens (Jaquet, Denis, Desruisseaux, Blanchet ou Tibaut de Toulouse).

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     Au début du XVIIIe siècle, l'influence flamande prend le pas sur l'école italienne avec les facteurs parisiens (Dumont, Blanchet, Bellot). Puis les instruments n'évoluent plus guère, à part les opérations sur les étendues des claviers qui suivent l'évolution de la musique. A noter l'intervention de Pascal Taskin, qui en 1768, pour donner de l'expression au clavecin, substitua aux plumes de corbeau des morceaux de peau de buffle qu'il introduisait dans les languettes de la même manière que les plumes. Cette nouvelle matière produit un son plus velouté et des oppositions de timbres entre les jeux.  D'autres changements de ce type eurent lieu pour améliorer les changements de timbre.

Les années 1830 apportèrent un renouveau du clavecin dans les salons de musique de quelques érudits puis dans les salles de concert, avec des facteurs comme Pleyel  Erard, Wolf et cie, Tomasini, Danti. De nos jours, les modèles de clavecin sont fidèlement copiés d'après des modèles anciens.

La technique de jeu: Le clavecin requiert une technique assez proche de celle de l'orgue, du clavicorde ou du piano. Suivant le discours musical, l'interprète doit savoir varier la sonorité de son instrument. Il doit apprendre à différencier son toucher, en dosant le pincement de la corde par le bec. Il doit garder les doigts le plus près des touches que possible selon Couperin, et ne pas laisser tomber ses mains de haut car le son sera plus sec. Le musicien doit aussi utiliser un grand nombre d'articulations différentes en les adaptant  au caractère des pièces interprétées. Enfin, le mécanisme du clavecin doit permettre d'établir des registrations (changement de jeu). Celles-ci s'effectuent manuellement sur des clavecins ancens et leurs copies. Avec le renouveau aux XIXe et XXe siècles, la technique se rapprochera plus de la virtuosité propre au piano, et l'invention du système de pédales installées sur les clavecins par Taskin permettra des registrations plus rapides et variées. Il faut aussi étudier les ouvrages anciens des diverses époques de l'histoire de la musique pour replacer les oeuvres que l'on exécute dans leur contexte.

Mise à disposition des élèves du dossier réalisé par Michel Robin, technicien de conservation au CNSM de Paris.